aragon

 

C'est Jean Ferrat qui m'a fait découvrir Aragon. Depuis, très réguliérement, je relis ce grand poète. Il savait si bien parler d'amour ! Quelles femmes n'auraient pas voulu s'appeler Elsa sous la plume d'Aragon ??

 

Voilà deux jolis poèmes pour vous faire rêver !!

 

 

Elsa au miroir

 

C'était au beau milieu de notre tragédie 
Et pendant un long jour assise à son miroir 
Elle peignait ses cheveux d'or Je croyais voir 
Ses patientes mains calmer un incendie 
C'était au beau milieu de notre tragédie 

Et pendant un long jour assise à son miroir 
Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit 
C'était au beau milieu de notre tragédie 
Qu'elle jouait un air de harpe sans y croire 
Pendant tout ce long jour assise à son miroir 

Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit 
Qu'elle martyrisait à plaisir sa mémoire 
Pendant tout ce long jour assise à son miroir 
À ranimer les fleurs sans fin de l'incendie 
Sans dire ce qu'une autre à sa place aurait dit 

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire 
C'était au beau milieu de notre tragédie 
Le monde ressemblait à ce miroir maudit 
Le peigne partageait les feux de cette moire 
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire 

C'était un beau milieu de notre tragédie 
Comme dans la semaine est assis le jeudi 

Et pendant un long jour assise à sa mémoire 
Elle voyait au loin mourir dans son miroir 

Un à un les acteurs de notre tragédie 
Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit 

Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits 
Et ce que signifient les flammes des longs soirs 

Et ses cheveux dorés quand elle vient s'asseoir 
Et peigner sans rien dire un reflet d'incendie

 

Les mains d'Elsa

 

Donne-moi tes mains pour l'inquiétude 
Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé 
Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude 
Donne-moi tes mains que je sois sauvé 
Lorsque je les prends à mon propre piège 
De paume et de peur de hâte et d'émoi 
Lorsque je les prends comme une eau de neige 
Qui fuit de partout dans mes mains à moi 
Sauras-tu jamais ce qui me traverse 
Qui me bouleverse et qui m'envahit 
Sauras-tu jamais ce qui me transperce 
Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli 
Ce que dit ainsi le profond langage 
Ce parler muet de sens animaux 
Sans bouche et sans yeux miroir sans image 
Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots 
Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent 
D'une proie entre eux un instant tenue 
Sauras-tu jamais ce que leur silence 
Un éclair aura connu d'inconnu 
Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme 
S'y taise le monde au moins un moment 
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme 
Que mon âme y dorme éternellement …